Arnaga

Une oeuvre de démesure

Dessin d'Edmond Rostand

La découverte du site d’Arnaga

Edmond Rostand était venu à Cambo-les-Bains à l’automne 1900 pour soigner une grave maladie pulmonaire. Il y revient en janvier 1902 pour s’y établir définitivement. Le poète veut y construire la maison de ses rêves et parcourt la région à la recherche du terrain idéal.

Après des semaines de recherches, Rostand a enfin trouvé l’endroit parfait. Le futur domaine d’Arnaga se situe sur un éperon à la confluence de la Nive et d’un petit ruisseau. Au comble de l’enthousiasme, il le fait découvrir à son ami Paul Faure. Les deux hommes s’enfoncent d’abord dans les épaisses fougères du coteau. « C’est un bois long et étroit, très basque avec ses chênes épais, bas, pareils à des candélabres massifs et tordus[1] ». Les broussailles entravent leur marche. « Il faut dix minutes pour faire dix pas, les bras et les jambes déchirés par les ronces ». Après une pénible ascension, ils arrivent sur « un vaste plateau nu, dans une immensité d’air, de lumière et de ciel. De tous les côtés, le paysage se développe, à la fois grandiose et gracieux, sauvage et riant. Magnifique ». Pour Rostand, il n’y a pas plus beau. « Il est rare que le paysage n’ait pas quelque imperfection. Ce plateau-ci, dans quelque direction que l’on se tourne, le tableau est harmonieux en tous ses détails, parfait de proportions et de mesure ». Même le paysage lointain, semble « avoir été disposé par une volonté d’artiste ».

[1] Faure, Paul, Vingt ans d’intimité avec Edmond Rostand, Plon, 1928

Le poète et l’architecte

Une fois que le poète a pris sa décision, tout doit aller très vite. L'acte d'achat est signé le 15 juillet et l'architecte est choisi. Sur recommandation de son père, Edmond Rostand fait appel à Albert Tournaire, qui avait construit la Caisse d’Épargne de Marseille. Première quinzaine d’août 1902, l’architecte est à Cambo. Rostand se réjouit qu’il ait « si merveilleusement compris le projet de maison et de jardin qu’il rêve ». Le 15 octobre, le plan du domaine est dressé par un géomètre de Constantine. Les prémices de l’organisation spatiale du domaine y figurent : le tracé des chemins et la position de la maison excentrée vers l’éperon afin de dégager un vaste espace pour le jardin régulier.

Les nombreux documents des archives du musée montrent qu’Edmond Rostand s’est totalement investi dans la création de son jardin. Dessins et lettres le montrent fourmillant d’idées, exigeant dans la réalisation, impatient du résultat. La collaboration entre les deux hommes fonctionne parfaitement. Dès mars 1903, les plans sont prêts. Les entreprises sont choisies.

Les travaux commencent. Le terrain est rapidement nivelé. Paul Faure raconte : « Il y a tant d’ouvriers, sur ce plateau encore si récemment sauvage, qu’on ne sait si c’est une maison qu’on édifie ou une ville. Cette foule d’hommes occupés à piocher, défoncer, planter, cette procession de tombereaux qui ne cessent de déverser de la terre, ces monceaux de pierres, ces treuils, ce charroi continu, ce va-et-vient des contremaîtres donnant des ordres, tout cela rappelle, par l’activité, par la rapidité, par les transformations à vue d’œil des lignes et des aspects, les travaux de la dernière Exposition universelle, qui, du jour au lendemain, métamorphosaient un quai en sentier de jardin, faisaient pousser des palais en quelques nuits, plantaient en quelques semaines une allée de vieux arbres".

Un jardin aux multiples facettes

Le plus jeune fils d’Edmond Rostand, Jean disait du jardin d’Arnaga que son père « l’avait réellement créé de toutes pièces. Il en avait lui-même tracé tout le plan, avec minutie, avec amour, avec la même attention qu’il avait pour ses œuvres théâtrales ». C’est une véritable œuvre de verdure qu’imagine le poète. La tâche est énorme. Le vaste terrain, seize hectares, nécessite une totale invention.

Pour mettre en œuvre son projet, Rostand fait appel à Joseph Albert Tournaire (Nice, 11 mars 1862 – Paris, 11 janvier 1958). L’architecte, Premier Grand Prix de Rome, maîtrise les règles classiques. Il organise la vision du grand jardin régulier depuis la terrasse surélevée de la maison. De là, part l’axe de symétrie. La géométrie se décline dans l’ocre de ses allées et le vert de ses gazons. La main de l’homme est partout. Le végétal est maîtrisé, les arbustes forment des boules et des cônes parfaits qui soulignent les axes, les angles. À la périphérie, les haies sont taillées en murs adoucis d’ondulations comme pour créer un cadre à ce tableau végétal.

Un tout autre jardin se déploie derrière la maison côté couchant. Sa forme évoque la proue d’un navire. L’espace à l’époque était relativement nu, couvert de pelouse, de quelques bosquets d’azalées, de rhododendrons et d’arbres colonnaires.

Tout autour des jardins, « un bois long et étroit, très basque avec ses chênes épais, bas, pareils à des candélabres massifs et tordus » semble former un écrin, témoigne Paul Faure. Aux arbres centenaires clairsemés, ont été adjoints des arbres adultes prélevés d’un parc voisin abandonné. Le sous-bois s’enrichissait des fleurs colorées des genets dorés, hortensias bleus, rhododendrons mauves, lauriers roses. Partout, les détails, trouées, constructions apportaient une surprise, un nouveau point de vue.

Aujourd’hui certaines parties du jardin ont disparu, la roseraie, le verger, le potager, les vignes. D’autres ont été modifiées comme la grande pelouse du couchant peuplée aujourd’hui de grands arbres et de chemins dallés. Les arbres ont poussé masquant le paysage environnant. Mais la magie opère toujours, grâce aux bons soins de l’équipe de jardiniers qui œuvrent depuis des générations ainsi qu’à un vaste programme de restauration entrepris ces dernières années.

Des jardins sans limites

La nature et les paysages font partie du projet de Rostand. Dès sa première découverte du vaste éperon, il imagine la vue qu’il regarderait de la maison. « De ce côté-ci, la montagne, rien que la montagne, mais la montagne qui n’est pas muraille, qui n’attriste pas, qui reste riante et qui porte sur ses flancs les mêmes petites maisons blanches que de l’autre côté. Vue d’ici, elle forme un tableau où rien ne choque, où les moindres détails semblent avoir été disposés par une volonté d’artiste. »

Les limites des jardins sont repoussées jusqu’à l’arrière-plan des montagnes pyrénéennes. Le jardin régulier se termine par une grande pergola à colonnade. Mais les pentes verdoyantes de l’Ursuya, du Baïgurra se révèlent être les véritables confins du jardin.

Albert Tournaire multiplie les constructions ouvertes. Le belvédère de l’entrée de la maison surplombe la vallée de la Nive, le treillage transparent du Coin des Poètes laisse apparaître, derrière les bustes de Shakespeare, Hugo et Cervantès, la silhouette conique du Mondarrain, tandis que la pergola aux glycines donne dans le lointain sur la Rhune, montagne mythique du Pays basque.

La pente doucement inclinée de la pelouse du couchant amenait les pas du promeneur jusqu’à un promontoire d’où il pouvait voir les maisons blanches sur les coteaux et la Nive s’écouler en lacet vers Ustaritz.

Aujourd’hui les arbres se sont développés et cette vision à 360° n’est plus. Mais depuis les étages de la maison ou au travers de trouées dans la végétation, on devine encore l’importance de ces paysages lointains dans le projet rostandien.

Des fleurs par wagon

En mai 1906, Rosemonde est à Paris. Elle raconte à son mari dans une lettre sa visite de l’Exposition d’Horticulture avec son ami Truffaut « qui a été vraiment inouï d’amabilité, de zèle et de relatif désintéressement ». Elle y achète de telles quantités de plants qu’il faudra un wagon entier pour les acheminer.

« L’immense qualité des choses que nous avons achetées, toutes ces plantes et toutes ces fleurs, choisies une à une parmi tout ce qu’il y a de mieux, te donne l’idée du temps qu’il nous a fallu. Mais je crois vraiment que tu seras content et qu’il y aura là de quoi t’amuser longtemps et de te faire exclamer joyeusement parmi les couchers de soleil d’Arnaga ». Elle achète des sujets uniques et des plantes nouvelles. Le rhododendron de l’Himalaya, médaille d’or, qui fait se « pâmer tous les jardiniers de l’Exposition. Personne ne peut en avoir avant deux ans au moins de semblables. Les Rhododendrons blancs mouchetés de Moser : le J.B. Howes et le Sappho sont aussi de miraculeux arbres dont il n’existe que de minuscules boutures. Pour n’importe quel prix, Moser ne pourrait en fournir d’autres. Les Iris japonais sont aussi fort jolis ainsi que les Phillocactus que je trouve infiniment plus extraordinaires que les cannas dont je t’ai cependant acheté quelques-uns que tu désirais. Il y a aussi douze merveilleux Bougainvilliers violets et quelques Hortensias d’une variété Lachaumeque et splendide.  Les Pensées noires qui se nomment « Pensées Hamlet » sont petites, mais bien étranges. C’était un des clous de l’Exposition tous les articles en parlent avec enthousiasme. Il y a aussi un extraordinaire Rhododendron couleur pêche, mais pas énorme à peu près aussi gros comme ceux qui sont à Arnaga dans le coin du mur.

Je suis heureusement arrivée au moment juste où on pouvait - les récompenses données - vendre les sujets et j’ai donc […] écrémé l’Exposition. Il y avait des gens désespérés de trouver brusquement vendues des plantes qu’ils couvaient de l’œil depuis un mois.

Je crois que tu m’embrasseras beaucoup pour les rhododendrons.

Maurice me dit t’avoir parlé de l’engrais extraordinaire de Truffaut, qui exagère tout. Si poétiquement. Cet engrais mériterait d’être de Marseille.

Un jardin modifié au cours du temps

Les jardins d’Arnaga ont connu d’importantes modifications à plusieurs époques.

Dès sa création, probablement par manque d’argent, le fond du jardin régulier n’est pas réalisé. Un simple muret sépare alors le jardin d’agrément de l’espace agricole dominé par un grand pigeonnier à colombage. Il faut attendre 1912 pour voir le canal et la grande pergola apparaître, le pigeonnier est alors démonté.

Edmond Rostand cherche en permanence à embellir son domaine. Le chef jardinier Lassus raconte à Paul Faure que "M. Rostand veut supprimer la roseraie pour la remplacer par des arceaux de charmilles, une sorte de cloître végétal avec un tapis de fleurs bleues". Ce n'est qu'après sa mort que la Ruine végétale qu'il avait imaginée sera plantée.

En 1923, la famille se sépare d'Arnaga. Le nouveau propriétaire, M. de Souza Costa apporte des modifications importantes. Côté Ouest, il demande au service d’architecture des établissements Truffaut à Versailles d’imaginer un nouveau jardin à la place de la prairie de Rostand. Le projet ne lui convient pas. Il fait alors appel à Jean Rossiaud, jardiniste-architecte de Biarritz. Des allées de dalles irrégulières sont dessinées, des arbres et arbustes plantés dans ce qu’il appelle un « jardin de genre ».

Autre aménagement important, le grand parterre fleuri du jardin régulier est transformé en un étonnant jardin basque avec une croix en motif central. Dans les années quarante, ce jardin est détruit et le grand parterre fleuri de Rostand rétabli.

La municipalité achète Arnaga en 1961 et crée un spectacle son et lumière. C’est à cette occasion que les jets d’eau sont installés. Ils sont programmés aujourd’hui pour fonctionner pendant quinze minutes toutes les demi-heures.

Entre 2012 et 2015, le jardin régulier a été restauré sous la direction de Bernard Voinchet pour la grande pergola et le treillage du Coin des poètes et Françoise Phiquepal pour les jardins. Avec plus d’un million d’euros de travaux, le jardin est revenu au plus près de ce qu’il était à l’époque d’Edmond Rostand. Les arbres du parc sont eux soignés sous la férule de Stéphane Perrin, expert forestier.

Le jardin ayant retrouvé sa splendeur, il ne nous reste plus qu’à imaginer une des scènes décrite par Paul Faure : « Rostand jaillit de sa chambre, dégringole quatre à quatre l’escalier qui mène au-dehors ; et quand, le vestibule franchi, il arrive d’un pas bondissant sur la terrasse, il a toujours un cri d’enthousiasme devant son beau jardin. Il s’arrête, le regarde, puis va à lui, la promenade commence."